mardi 2 juin 2015

Billet d'humeur #5 - Lettre ouverte à la dame aux six vis



Bonsoir les curieux, voici un article surprise, comme la vie!

J'ai écrit ce billet à chaud, dans la foulée d'un incident qui s'est passé aujourd'hui-même en pleine heure de pointe. Il s'agit d'une lettre ouverte à une dame qui a passé ses nerfs sur mon loulou et moi, dans le métro, sous prétexte que mon fils n'aurait pas dû être assis, mais debout (moi je l'étais, debout). Je tiens à remercier le monsieur "qui me croise tous les matins" et qui est venu me réconforter, me dire qu'il avait vu dans mes gestes quotidiens observés malgré lui au fil du temps que j'étais une personne pleine de respect et de bienveillance envers les autres. De tout coeur, merci à vous.

Chère Madame aux six vis,

Vous ne savez pas qu'aujourd'hui même, sur un quai bondé de dizaines de personnes, je suis la seule à avoir répondu à l'appel d'une personne aveugle qui réclamait de l'aide pour monter dans la bonne rame de métro, bien que, contrairement à d'autres, je ne montais pas dans cette rame. Je l'ai fait dans la sérénité, heureuse de mon geste, en regrettant calmement et pour moi-même d'avoir été la seule à me bouger.

Vous ne savez pas que je reste souvent debout d'office pour laisser la place aux autres, que je sois seule ou avec mon fils. C'est plus discret que de céder sa place et d'en avertir tout le métro, vous m'en voyez désolée.

Vous ne savez pas le nombre de coups que mon fils s'est pris dans les transports en commun depuis qu'il sait marcher, le nombre de fois où il s'est fait bousculer en montant dans un métro, un bus ou un tram par des adultes qui se précipitaient pour avoir une place. 

Vous ne savez pas qu'il se lève tous les jours à six heures et qu'il a trois-quart d'heure de route pour se rendre dans une des soit-disant meilleures écoles de la capitale. Vous ne savez pas que lorsqu'il n'y a pas de place au moment où on monte dans le métro, les jours d'affluence, il ne va pas chercher à s'asseoir dès qu'une place se libèrera. Je lui transmets l'idée qu'un enfant de huit ans est encore trop petit pour céder sa place à tout va, mais je lui apprends aussi que se précipiter sur un siège de transport en commun quand on est en bonne santé n'est pas à faire, qu'on ne se précipite pas sur un siège comme un chien affamé sur un os à ronger.

Vous ne savez pas tous ces retours assis à même le sol, alors qu'il était en maternelle, vous ne savez pas que je lui ai appris alors que, plus grand, il ne devra jamais faire subir aux autres enfants ce qu'il aura subi.

Vous ne savez pas que mon fils sait pertinemment qu'à partir de ses huit ans, qu'il aura prochainement, il devra commencer progressivement à céder spontanément sa place aux plus petits et aux personnes âgées et/ou handicapées.

Moi, par contre, je sais (grâce au gentil monsieur évoqué plus haut) que vous étiez frustrée d'avoir dû céder votre place alors que vous n'en aviez pas envie, sans doute le résultat d'une éducation à la baguette, au "c'est comme ça, pas autrement".

Moi, Madame, je suis en train d'apprendre à mon fils à céder sa place dans la bienveillance pour les personnes qui en ont besoin, de bon coeur, avec amour pour son prochain, et pas parce qu'il se sent obligé de le faire sans comprendre vraiment le pourquoi et le sens de la chose. Mon fils est heureux de pouvoir s'asseoir quand il est fourbu après une longue et stressante journée d'école (parce que oui, nos enfants sortent épuisés de l'école, Madame, certaines écoles sont de vraies usines, tout comme les transports en commun sont des bétaillères, figurez-vous), il sait le bien que ça fait et, en tant que mère, mon rôle est de lui apprendre à avoir envie que d'autres personnes puissent également ressentir ce soulagement. Ca prend un peu plus de temps que le simple "lève-toi, laisse ta place, tu es fatigué mais nous les adultes on s'en fout on l'est plus que toi" seriné dès qu'un enfant sait se tenir debout. Mais le geste n'en sera que plus beau, plus profond et sans doute plus durable. La transmission qu'il en fera à ses propres enfants plus tard aussi.

Alors oui, Madame, j'entends que, malgré vos six vis non visibles dans le dos, vous avez décidé grâce à votre bonne éducation, de céder votre place à une personne handicapée et c'est tout à votre honneur. En contrepartie, vous vous en êtes pris à une mère de famille qui met en place, au quotidien, un tas de petites choses pour rendre le monde meilleur et qui apprend à son fils à faire de même. C'était donc là le prix de votre geste? Vous en prendre courageusement à un enfant de huit ans et à sa maman qui, vous le savez très bien, vous a elle-même laissé vous asseoir en face de son fils sans même faire un seul geste pour s'asseoir quand la place s'est libérée. C'était donc là le prix de votre geste. 

Puisque vous m'avez fait la leçon pendant dix bonnes minutes, puisque vous m'avez insultée et avez terrorisé un enfant qui a le coeur sur la main et qui a une sensibilité d'ange, je vais moi aussi vous donner une leçon ou, plutôt, un conseil, parce que contrairement à vous, je ne prétends pas apprendre des choses aux autres, je partage moi, Madame. Mon conseil, le voici: vous ne savez pas pourquoi les gens ne cèdent pas leur place, alors réfléchissez avant de vomir votre aigreur. La plupart, je vous l'accorde, sont sans gêne, égoïstes, individualistes et moi aussi ça m'énerve, moi aussi ça me peine. Seulement, en général, quand on perd son sang-froid, c'est souvent la mauvaise personne qui trinque, alors la prochaine fois, dites-vous que la personne qui subit vos foudres bien pensantes est peut-être une personne qui est malade, qui a un cancer, qui sort de l'hôpital, qui s'est fait violenter dans la journée, qui est enceinte de quelques semaines et qui est malade comme un chien, qui a perdu son compagnon et qui en a les jambes coupées, etc. etc.

Voilà ce qui risque d'arriver, Madame, quand on ne cède pas sa place de bon coeur, en toute bienveillance, exactement ce que vous avez fait aujourd'hui:  on reporte sa frustration sur les autres. Et les autres, parfois, bien souvent même, ils sont plus mal lotis que nous.

Ness Butterfly

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